Des profondeurs (de l’abîme) je t’invoque, Éternel ! 2 Seigneur, écoute ma voix ! Que tes oreilles soient attentives à la voix de mes supplications ! 3 Si tu gardais (le souvenir) des fautes, Éternel, Seigneur, qui pourrait subsister ? 4 Mais le pardon (se trouve) auprès de toi, afin qu’on te craigne. 5 J’espère en l’Éternel, mon âme espère, et je m’attends à sa parole. 6 Mon âme (compte) sur le Seigneur, plus que les gardes (ne comptent) sur le matin, que les gardes (ne comptent) sur le matin. 7 Israël, attends-toi à l’Éternel ! Car la bienveillance est auprès de l’Éternel, et la libération abonde auprès de lui. 8 C’est lui qui libérera Israël de toutes ses fautes.
Psaume 130 (Colombe)
C’est par la grâce en effet que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu.
Éphésiens 2.8 (Colombe)
Il s’appelle John Newton et c’est lui qui a écrit les paroles du cantique : « Amazing Grace », très connu dans le monde anglophone, mais aussi dans le monde francophone grâce à différentes reprises et traductions de ce chant, plus ou moins récentes (2).
Pendant une partie de sa vie, John Newton a été capitaine de bateau et marchand d’esclaves. Selon ses écrits, il a acheté et emprisonné 468 hommes, femmes et enfants africains à bord des navires dont il assurait le commandement. Au XVIIIe siècle, il a été l’un des acteurs de la traite des esclaves qui a vu, pendant ce siècle-là, 6 millions d’Africains être déportés de l’ouest de l’Afrique vers les Antilles et le continent américain, afin de travailler dans des plantations sucrières ou de café, et dans des mines. Du XVIe siècle au XIXe siècle, près de 12 millions d’Africains ont été déportés par la traite transatlantique.
Né et mort à Londres
John Newton est né en 1725 à Londres et il est mort dans la même ville en 1807. Fils d’un marin et d’une mère engagée dans la foi, il suit les traces de son père et s’engage dans la marine dès l’âge de 11 ans. Il effectue quelques voyages, puis est enrôlé de force dans la Marine royale britannique sur un navire de guerre, le Harwich. Il cherche à déserter, mais il échoue. Il est repris, fouetté et dégradé. À la suite d’un échange, il est transféré sur un navire négrier, le Levant, qui l’emmène en Afrique de l’Ouest, alors qu’il n’a pas encore 20 ans. Il se retrouve au large de la Sierra Leone, sur une ile appelée Plantain, qui sert de base pour l’envoi des Africains emmenés de force depuis le continent comme esclaves sur les bateaux négriers.
En 1747, un bateau de commerce, le Greyhound, lui permet de reprendre le chemin de l’Angleterre. Le capitaine de ce bateau, Antony Gother, annonce à John Newton que son père est à sa recherche et qu’il souhaiterait le revoir. Finalement, John se laisse convaincre et monte à bord de ce navire marchand qui se rend au Brésil pour y amener toutes sortes de marchandises. Après avoir accosté et déchargé ses marchandises au Brésil, ce bateau remonte la côte jusqu’à Terre neuve et traverse l’Atlantique vers l’est.
Une tempête de folie à l’origine d’une expérience de Dieu
Pendant cette traversée, le Greyhound essuie une tempête dont l’intensité est telle qu’aucun des marins à bord n’en a connu jusqu’ici. Le navire est endommagé et menace de sombrer. 27 jours après la tempête, le Greyhound arrive sur la côte de l’Irlande. L’équipage souffre de la faim, il est cadavérique… et John Newton qui, au travers de cette traversée, s’est mis à lire la Bible et à prier, considère que, par cette expérience, il a découvert qu’il y a un Dieu qui exauce les prières.
De capitaine de navires négriers à pasteur
John Newton continua à s’impliquer dans la traite des esclaves. Il devint capitaine en second du Brownlow, puis capitaine du Duke of Argyle, puis du navire African qui partit en 1752 de Liverpool pour l’Afrique de l’Ouest et qui fit le parcours triangulaire entre l’Europe, l’Afrique et le continent américain à deux reprises, déportant à chaque fois plus d’une centaine d’Africains. Des problèmes de santé mirent fin à la carrière de marchand d’esclaves, John Newton.
Pendant une dizaine d’années, il travailla dans le port de Liverpool, tout en caressant le rêve de devenir pasteur anglican. Il étudia dur, tout en racontant son histoire de pécheur sauvé par grâce. Il fut finalement consacré dans l’Eglise anglicane et devint pasteur de la Paroisse d’Olney, une bourgade située à une centaine de kilomètres au nord de Londres.
Compositeur de « Amazing Grace »
Le 1er janvier 1773, lors du premier culte de l’année dans la paroisse d’Olney, John Newton prêche sur un texte du premier livre des Chroniques (1 Ch 17.16-17) et invite ses auditeurs à prendre conscience des nombreuses bénédictions reçues et à se montrer reconnaissants pour elles. À son habitude, il propose après sa prédication un chant qu’il a composé et intitulé « Examen et attentes de la foi » et qui portera ensuite le nom : « Amazing Grace » :
1. Grâce étonnante au son si doux,
qui sauva le misérable que j’étais !
J'étais perdu, mais j’ai été trouvé ;
j'étais aveugle, maintenant je vois.
Par ce cantique, John Newton rappelle que chacune et chacun peut faire l’expérience personnelle de la grâce de Dieu en prenant conscience de quatre vérités importantes :
1. Je peux être pardonné (3)
Tout d’abord le fait que nous pouvons être pardonnés, quelles que soient la honte ou la culpabilité qui peuvent ronger notre être intérieur. Comme le dit le Psaume 130, le pardon se trouve auprès du Seigneur. En tant que marin, John Newton avait mené une vie de violences, d’abus d’alcool, de débauche sexuelle et de mépris d’autrui. Son implication dans la traite des esclaves l’avait conduit à participer à des exactions terribles à l’endroit d’autres êtres humains. Comme capitaine ou vice-capitaine, il a participé à la traite d’êtres humains et emmené comme esclaves plus de 450 personnes des côtes de l’Afrique vers les Antilles et l’Amérique. Des profondeurs de sa misère, il a découvert qu’il est possible de crier au Seigneur et de recevoir son pardon.
John Newton n’entretenait aucune illusion sur la condition humaine. En considérant sa vie, il ne pouvait que prendre conscience du nombre de fois où il n’avait qu’une solution : désespérer de lui-même et crier des profondeurs de sa misère. Dans ces circonstances où sa vie apparaissait comme une véritable faillite, il pouvait néanmoins se tourner vers le Christ, espérer et croire en un Sauveur crucifié, à même de pardonner ses péchés. « Je n’osais plus prendre de résolutions, relevait-il, mais je me jetai aux pieds du Seigneur pour qu’il fasse de moi ce qu’il voudrait » (4). Et « le fardeau fut ôté de ma conscience », confessa-t-il. « Grâce étonnante au son si doux, qui sauva le misérable que j’étais ! » affirme « Amazing Grace ».
2. Je peux être trompé par moi-même (5)
« J'étais perdu, mais j’ai été trouvé ; j'étais aveugle, maintenant je vois. » Cette seconde partie de la première strophe de « Amazing Grace » souligne une vérité que l’on a de la peine à accepter aujourd’hui au XXIe siècle : le fait que nous pouvons être trompés par nous-mêmes. Ce qui surprend lorsqu’on lit la biographie de John Newton, c’est son aveuglement par rapport à la traite des esclaves. Même après sa conversion, il a continué à participer à la traite d’êtres humains sans prendre conscience du scandale que cela représentait par rapport à l’éthique chrétienne. Brutalité, racisme, négation de la dignité du prochain, meurtres… Tout comme de nombreux autres Européens, il n’a pas vu que la traite des esclaves était l’une des pratiques les plus cruelles que des êtres humains puissent infliger à d’autres êtres humains, créés en image de Dieu ! Il avait du sang sur les mains et il lui fallut des années avant qu’il prenne conscience qu’il se trompait complètement. Même si la pratique de l’esclavage était acceptée par toute une société, sa découverte d’un Jésus-Christ vivant n’avait pas mis en cause, en tout cas dans un premier temps, une pratique culturelle et commerciale qui paraissait évidente à tous.
Si une pratique, alors comme aujourd’hui, est acceptée par la majorité de la population d’une région, si tout le monde fait la même chose et si cela contribue encore au bien-être économique de chacune et de chacun, il y a fort à parier que nous puissions nous tromper nous-mêmes et nous auto-illusionner sur la dimension éthique de ce que nous accomplissons.
Pour John Newton dans la seconde partie du XVIIIe siècle, il y avait une chose qu’il importait de reconquérir du point de vue de sa vision chrétienne du monde : la dignité, l’importance et la valeur de chaque être humain, créé à l’image de Dieu. Non seulement créé à l’image de Dieu, mais aussi racheté par le Christ, par un sauveur qui fait de nous des frères et sœurs.
Dans le cantique « Amazing Grace », il a pu dire : « J'étais perdu, mais j’ai été trouvé ; j'étais aveugle, maintenant je vois. » La grâce de Dieu l’a rencontré et la fréquentation du Christ lui a fait progressivement tomber le voile qu’il avait devant les yeux et qui l’empêchait de voir le monde avec les yeux d’un disciple de Jésus.
Nous pouvons être trompés par nous-mêmes. Nous pouvons nous tromper nous-mêmes. Nous pouvons être aveuglés par certaines convictions avant que, petit à petit, la grâce opère son œuvre en nous et change nos perspectives et nos conceptions.
3. Je peux faire amende honorable (6)
La troisième vérité qui ressort du cantique « Amazing Grace » et de la vie de John Newton, c’est que l’on peut sortir de son auto-illusion et de son aveuglement, et affronter la vérité. Même si cela prend du temps, même si cela nécessite un retravail conséquent de notre vision du monde et de nos valeurs. Même si cela demande d’abandonner ce que nous avons cru dur comme fer comme étant normal et légitime.
John Newton, lors de sa conversion, a pris rapidement conscience de son péché au niveau individuel : sa grossièreté, les blasphèmes qu’il proférait à longueur de journée, le fait que dans la vie de marin on pratiquait la prostitution dans les ports où son navire accostait… Pour qu’il prenne conscience de son racisme et de l’injustice crasse que représentait le trafic d’êtres humains, il lui a fallu davantage de temps. Quand il en a pris conscience et qu’il a réalisé l’horreur des crimes qu’il avait commis, il commença à s’engager et à s’élever contre le système esclavagiste qu’il avait alimenté. Au final, au travers de la publication d’un petit livre (7) qui expliquait sans rien cacher ce qu’il se passait sur les navires négriers, il permit à ses contemporains de se rendre compte de l’horreur que représentait ce commerce d’esclaves.
John Newton, devenu pasteur, a permis à des hommes politiques britanniques comme William Wilberforce (8) de mener leur combat en vue de l’abolition de l’esclavage au Royaume-Uni. Même si cela a pris de nombreuses années, tant les intérêts économiques et les fortunes faites grâce à la traite empêchaient l’évolution d’un parlement et d’une société.
Comme le dit le cantique « Amazing Grace » au début de sa deuxième strophe : « Ce fut la grâce qui m’enseigna la crainte, et la grâce a apaisé mes craintes. » La grâce de Dieu révélée en Jésus-Christ a enseigné à John Newton que, lorsqu’on prend conscience que l’on a mal agi, il importe de se mettre en route pour que notre repentance ne reste pas lettre morte et il importe de tenter de réparer. Et là John Newton a vu ses craintes apaisées, alors qu’il sortait dans l’espace public de manière courageuse pour dénoncer la traite négrière et mettre en cause de nombreux intérêts économiques liés à la traite des esclaves.
4. Je peux ressembler davantage à Jésus (9)
Expérimenter la grâce de Dieu dans sa vie entraine des changements. Le travail peut être lent et difficile, mais la grâce de Dieu est à l’œuvre dans nos vies. Elle nous transforme tout au long de notre existence. Que nous soyons tout nouveau dans notre parcours de foi ou que nous ayons de nombreuses années au compteur de notre vie chrétienne, la grâce modifie notre manière de vivre. Elle modifie notre comportement et notre vision du monde. John Newton découvrit cela. La foi chrétienne ne se résume pas à la conversion, mais c’est un processus qui nous fait grandir dans la grâce.
La vie de John Newton témoigne de cette transformation. En 1765, au moment où il écrivit sa biographie, John Newton était un homme changé (10). Sa conversion avait opéré de nombreux changements dans sa personnalité. Il s’était rapproché de Jésus, que ce soit dans son caractère et dans sa manière d’agir. Puis lors de ses quelque 50 années de ministère pastoral, que ce soit dans l’Eglise d’Olney au nord de Londres ou à Londres même, la puissance du Saint-Esprit transforma ce marin à la rudesse légendaire en un homme d’écoute, à même d’entrer en relation avec autrui et d’encourager ses semblables. John Newton était habité d’une vraie douceur, d’une vraie tendresse à l’égard d’autrui, d’une authentique humilité dans la rencontre de son prochain.
La troisième strophe du cantique « Amazing Grace » évoque cela : « De nombreux dangers, labeurs et pièges, j’ai déjà traversés ; c'est la grâce qui m'a protégé jusqu'ici et la grâce me mènera à bon port. » Le bon port était le Christ… On peut dire de John Newton que plus il vieillissait, plus sa vie ressemblait à la personne de Jésus.
« C’est par la grâce en effet que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu » (Éphésiens 2.8).
Amen !
Serge Carrel
Notes
1 Bruce Hindmarsh et Craig Borlase, Amazing Grace. La vie de John Newton et la captivante histoire derrière le cantique, trad. franç. François Chaumont, Montélimar, CLC France, 2025, 282 p.
2 Une version française de Amazing Grace existe dans le recueil « Reflets 3 » ainsi que dans « J’aime l’Eternel 4 ». Dans ce dernier recueil, elle s’intitule « Grâce infinie » (no 1028).
3 Voir Bruce Hindmarsh et Craig Borlase, Amazing Grace. La vie de John Newton et la captivante histoire derrière le cantique, p. 257.
4 Ibidem, p. 258.
5 Ibidem.
6 Ibidem, p. 261.
7 John Newton, Thoughts on the African Slave Trade (1788). Ibidem, p. 234. Une version anglaise de cette publication est accessible gratuitement ici : urlr.me/FfDvhq
8 Pour découvrir la vie de William Wilberforce, voir le film : Amazing Grace (2006), réalisé par Michael Apted. Ce film relate le combat parlementaire de William Wilberforce pour l'abolition de la traite négrière en Grande-Bretagne.
9 Ibidem, p. 262.
10 Voir ibidem, p. 193. Le titre anglais de cette autobiographie est : An Authentic Narrative. Il existe une traduction française disponible gratuitement sur Googlebooks : Récit authentique de la vie de John Newton, Valence Marc Aurel, 1838 ( urlr.me/KBQjUe )
